⏱️ Temps de lecture : 9 minutes
Le conseil qui me déprime
ArrĂŞtez de jouer avec votre chien. S’il poursuit, arrĂŞtez de lui jeter la balle. S’il mord vos vĂŞtements, rangez les jouets. S’il est excitĂ©, stoppez toute interaction.
Vous avez peut-ĂŞtre dĂ©jĂ lu ça quelque part. Peut-ĂŞtre qu’un professionnel vous l’a mĂŞme conseillĂ©. Et honnĂŞtement ? Ça me dĂ©prime. Parce que ces conseils, aussi rĂ©pandus soient-ils, reposent sur une incomprĂ©hension fondamentale de ce qu’est un chien.
On va remettre les choses Ă plat.
Vos chiens ont des instincts. Et alors ?
Vos chiens ont des instincts de chien. Rien de nouveau jusque-lĂ , je sais. Mais c’est pourtant le point de dĂ©part de tout. Et ça vaut pour tous les chiens — mĂŞme votre bulldog anglais Ă la respiration bruyante qui dort 18 heures par jour. Lui aussi a des instincts. Promis.
Ces instincts, on les appelle les patrons moteurs de la prĂ©dation. C’est l’ensemble des sĂ©quences comportementales qui composent l’acte de chasser : de la traque d’une proie jusqu’Ă son ingestion, voire son enfouissement. Ces sĂ©quences ne sont pas toutes prĂ©sentes chez chaque chien — certaines ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es, d’autres attĂ©nuĂ©es selon les races et les lignĂ©es. Mais chaque chien en possède au moins une.
Prenez un berger belge Malinois. Il y a de fortes chances qu’il soit dotĂ© d’un patron moteur de poursuite très marquĂ©. Concrètement, ça veut dire qu’il va avoir une envie viscĂ©rale de courir après tout ce qui bouge : les vĂ©los, les joggeurs, les trottinettes, les enfants qui courent, vous-mĂŞme quand vous partez en courant. Ce n’est pas de la mĂ©chancetĂ©. Ce n’est pas un chien « dominant » ou « mal Ă©levé ». C’est un chien qui exprime un besoin biologique profond.
La question, c’est : qu’est-ce qu’on en fait ?
Un besoin non gĂ©rĂ©, c’est un besoin qui s’exprime quand mĂŞme
Si votre chien a un besoin et que vous n’y rĂ©pondez pas, il va trouver une façon d’y rĂ©pondre tout seul. C’est mĂ©canique. Ce n’est pas une question de caractère ou de bonne volontĂ© de sa part — c’est simplement ainsi que fonctionne la motivation.
Historiquement, il existait deux façons de gĂ©rer ça. Soit on rĂ©pondait au besoin et on le structurait. Soit on montait très fort en pression coercitive pour l’Ă©craser. C’est ce qui explique pourquoi l’Ă©ducation canine d’antan avait recours Ă des mĂ©thodes aujourd’hui largement abandonnĂ©es : c’Ă©tait la seule alternative connue Ă l’Ă©poque pour « couper » un patron moteur sans avoir Ă le travailler.
La bonne nouvelle, c’est que l’Ă©ducation a Ă©voluĂ©. On sait aujourd’hui qu’on n’a pas Ă choisir entre ces deux extrĂŞmes. Il existe une troisième voie, beaucoup plus intelligente : rĂ©pondre au besoin en y mettant du cadre. Et ça suffit, dans l’immense majoritĂ© des cas, pour avoir un chien Ă©quilibrĂ© et agrĂ©able Ă vivre.
La balle : ne l’arrĂŞtez pas, structurez-lĂ
Revenons Ă notre chien qui adore la poursuite. Il y a de fortes chances qu’il soit aussi fan de balle. Et le conseil qu’on entend parfois — « arrĂŞtez la balle, ça le rend fou » — est exactement Ă l’opposĂ© de ce qu’il faudrait faire.
On ne supprime pas la balle. On l’utilise.
Une fois que le chien est bien dépensé, on commence à y intégrer des exercices de contrôle. Voici deux exemples concrets, du plus simple au plus exigeant.
Exercice 1 — Le dĂ©part contrĂ´lĂ©. Vous mettez votre chien en position « pas bouger ». Vous jetez la balle. Et vous l’autorisez Ă partir uniquement sur votre signal. Pas avant. Lui qui frĂ©mit, qui veut partir en flèche, qui attend — il apprend que son envie de courir existe, qu’elle est valide, mais qu’elle s’exprime quand vous le dĂ©cidez.
Exercice 2 — Le rappel avec distracteur. Celui-là est beaucoup plus dur. Vous laissez votre chien à une dizaine de mètres en « pas bouger ». Vous vous placez face à lui. Vous le rappelez. Et au moment précis où il arrive vers vous, vous jetez la balle derrière lui. Il ne doit pas y aller. Il doit continuer vers vous, ignorant la balle qui rebondit dans son dos.
Ce genre d’exercice ne s’installe pas du jour au lendemain. Il demande du travail, de la rĂ©gularitĂ©, de la progressivitĂ©. Mais le rĂ©sultat, c’est un chien qui comprend que la balle est un plaisir structurĂ© — pas une obsession qu’il ne maĂ®trise plus. Parfois c’est oui, parfois c’est non, et c’est vous qui dĂ©cidez.
Le pistage : répondre au besoin pour avoir la paix
Mon braque de Weimar — vous l’avez probablement croisĂ© sur mes rĂ©seaux — est un exemple parfait d’un besoin mal identifiĂ© au premier abord. Sur le papier, c’est un chien de chasse. Dans la pratique, c’est probablement le pire chasseur sur Terre. Aucun instinct de chasse. ZĂ©ro.
Par contre, les odeurs ? C’est une autre histoire. Peu importe la piste — humain, animal, vieille ou fraĂ®che — il est dessus. Les odeurs, c’est son truc. C’est son besoin Ă lui.
Alors je l’emmène rĂ©gulièrement faire du pistage. Pas parce que j’ai envie d’en faire un chien de travail. Mais parce que c’est ma façon de lui dire : aujourd’hui, on rĂ©pond Ă ce besoin, on le travaille, on y met de l’ordre. Le pistage français inclut des rapports d’objets, ce qui ajoute une dimension de prĂ©cision et de concentration. Ce n’est pas juste « suivre une piste » — c’est un vrai travail mental pour le chien.
Et le bĂ©nĂ©fice direct, c’est que le reste de la semaine, lors de nos balades, il n’a pas besoin d’aller fouiller dans tous les coins en tirant sur la laisse. Son besoin olfactif a Ă©tĂ© nourri, structurĂ©, satisfait. Je suis tranquille. Lui aussi, d’une certaine façon.
Interdire sans alternative, c’est de l’incompĂ©tence
C’est peut-ĂŞtre la phrase qui rĂ©sume le mieux ce que je veux vous transmettre ici.
Interdire un comportement naturel Ă un chien sans lui proposer d’alternative, ce n’est pas de l’Ă©ducation. C’est nier l’inĂ©vitable. Le besoin est lĂ . Il ne disparaĂ®t pas parce qu’on l’ignore ou qu’on le rĂ©prime. Il cherche juste une autre sortie — souvent moins pratique pour vous.
Plus vous rĂ©pondez aux besoins de votre chien en y mettant du cadre et de l’obĂ©issance, moins il ressentira le besoin de les exprimer de façon incontrĂ´lĂ©e dans d’autres contextes. C’est aussi simple que ça.
Et les solutions ne manquent pas. Prenez les border collies, avec leur instinct de troupeau très prononcĂ©. Si vous n’avez pas accès Ă un troupeau de moutons — ce qui est le cas de la grande majoritĂ© des gens — il existe le treibball : une discipline qui simule le travail de troupeau avec de gros ballons de gym. Vous pouvez mĂŞme commencer avec des balles de tennis dans votre jardin. L’instinct, lui, ne fait pas la diffĂ©rence. Ce qui compte, c’est de lui donner un exutoire lĂ©gitime et structurĂ©.
Ce que c’est vraiment, votre taf
Tous les chiens ont ces besoins. Sans exception. La différence entre un chien facile à vivre et un chien ingérable ne tient pas à sa race, ni à son caractère, ni à une mystérieuse « dominance ». Elle tient très souvent à une seule chose : est-ce que ses besoins ont été identifiés et travaillés ?
Le problème, ce ne sont pas les jeux. Ce ne sont pas les jouets. Ce n’est pas la balle, le boudin, la bagarre ou la poursuite. Ce sont des supports formidables si vous savez vous en servir.
Le problème, c’est l’absence de contrĂ´le. L’absence de cadre. Ou tout simplement l’oubli de rĂ©pondre au besoin.
Identifier les besoins de votre chien. Y rĂ©pondre. Les structurer. C’est ça, votre travail d’humain. Et plus vous le faites, plus vous ĂŞtes tranquilles — pour les dix, douze, quinze prochaines annĂ©es.
Ça vaut le coup d’y consacrer un peu de temps, non ?